N°43/ JUILLET 2011

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Hommage au passé et promesses d'avenir

Arts martiaux viétnamiens

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Zoom sur : l'École Bach-ho

Compétitions

L'actu des coupes de France de styles

Yakinobu Shimabukuro

« Aimer l'entraînement comme un débutant »

Séquence de bunkaï « bassaï sho »

avec Jean-François Tisseyre

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Francis Didier

L'art de la (bonne) distance

Minh Dack

« J'ai mon île dans le cœur »

 

 

Yukinobu
Shimabukuro
en bref…

Né et élevé à Okinawa, Yukinobu Shimabukuro y a subi l'apprentissage traditionnel du karaté, fait d'endurcissement physique et de combat réel. Affable, souriant et doux comme les vrais maîtres, il garde la fierté d'avoir été en son temps l'un des meilleurs combattants de l'île, mais n'en parle guère. 8e dan Uechi-Ryu, il est le représentant du style en Europe et professeur au Karate-do Club de l'USM Carrières-sur-Seine (Yvelines).

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Rencontre : Yakinobu Shimabukuro

« Aimer l'entraînement
comme un débutant »



Paisible, gentil, respectueux… des adjectifs que Yakinobu Shimabukuro aime utiliser pour parler du karaté et de ceux qui le font. Ajoutons au portrait
de ce maître discret la douceur et la pudeur. Un seigneur des Ryukyu.

MON PÈRE, CET AGRICULTEUR
Je suis né, j'ai grandi et étudié à Okinawa. Mon père était agriculteur. Il travaillait la canne à sucre pour faire le sucre noir, première production agricole de l'île. Mais il était aussi conseiller municipal du quartier Uchima, l'un des dix-huit quartiers de la ville d'Urasoe, 40 000 habitants. Tout jeune, j'accompagnais la famille dans les champs de canne pour travailler. C'était dur ! Il fallait couper des tiges de deux-trois mètres de long et couper les feuilles pour les mettre en fagots qui pesaient bien 40 kilos. C'était une musculation naturelle très sérieuse. Nous sortions de la guerre et il n'y avait rien. Je me rappelle que les discussions à la maison tournaient autour des souvenirs de la guerre de la façon d'aider tel membre de la famille en difficulté, tel voisin. Et mes parents nous répétaient sans cesse : « Dans cette vie, il faut être courageux ».

JOUER AUX ARTS MARTIAUX
Ici, en France, quand il y a un petit bout d'espace libre, les enfants posent leur sac et jouent à la balle avec n'importe quoi. À Okinawa, c'est la même chose avec les arts martiaux. Ils sont tout près de nous, ils font partie de nous. Dans chaque petit quartier de village, il y a un espace vert, un jardin public. Nous allions y faire du sumo ou des joutes de « karaté ». Tout le monde là-bas avait un grand frère ou oncle qui pratiquait et pouvait enseigner un kata aux petits. À 14-15 ans, avec mes camarades, on avait construit un makiwar et nous passions notre temps à taper dessus.

TOYAMA SEIKO
Au lycée de Shuri, j'ai commencé par faire trois ans de kendo. Chez nous on disait : « le judo rapetisse, le kendo grandit ». Comme j'étais l'un des plus petits, je suis allé au kendo. Et c'était vrai ! Ça a marché pour moi. La deuxième année, j'étais déjà l'un des plus grands de ma classe. C'est à l'université Ryukyu où j'étais inscrit en anglais que j'ai finalement retrouvé le karaté que j'avais toujours eu le désir de pratiquer. Je suis devenu l'élève de Toyama Seiko, un homme impressionnant. Avec sa barbe et ses bras très musclés, il faisait tout à fait penser à Popeye. Un homme très gentil, mais très sévère à l'entraînement. Il insistait sur les bases techniques. Il voulait faire de nous des hommes forts physiquement et mentalement, mais il disait aussi : « Surtout, n'oubliez pas la beauté ! ». Le karaté d'Okinawa à l'époque c'était de la musculation, l'endurcissement du corps sur la base du kata Sanshin et le combat libre. On ne savait pas contrôler et cela ne nous venait pas à l'idée de le faire ! D'ailleurs quand on faisait des échanges avec des groupes japonais qui venaient pendant l'été, ils étaient plutôt surpris. C'était violent. On se blessait souvent. J'étais un garçon plutôt calme, passionné de lecture, mais j'adorais combattre et je garde encore la fierté d'avoir été l'un des meilleurs combattants d'Okinawa à l'époque.

LES AMÉRICAINS
On voyait John Wayne au cinéma. J'admirais son stoïcisme. Il était calme et fort, ce n'était pas du tout un héros vulgaire. Les Américains avaient fait beaucoup de victimes pendant la guerre et imposé une base militaire en prenant la terre de force. Même si les Okinawaiiens sont habitués aux présences étrangères, ils se méfiaient d'eux dans les villes, parce qu'ils faisaient des bêtises et ils étaient protégés. Mais au dojo, c'était différent. Nous étions égaux et c'est nous qui connaissions le karaté. Ils venaient apprendre et respectaient le sensei et les sempai qui ne les épargnaient pas. Ils étaient forts et puissants, parfois plus de quatre-vingt dix kilos alors que nous faisions, pour la plupart, une soixantaine de kilos ! Mais nous avions nos solutions contre eux. On jouait sur la vivacité et les frappes aux jambes qu'ils n'aimaient pas. Nous étions fiers et il était hors de question de perdre contre eux. Tout le monde pensait comme ça.

RECONSTRUIRE À QUARANTE ANS
Après deux ans de vacances, ou presque en Martinique, j'ai rencontré ma femme, une institutrice du Pas-de-Calais. Je suis arrivé dans la banlieue de Lille à Marcq-en-Bareuil. Je suis resté entraîneur là trois ans avant de repartir au Japon avec ma famille. Nous y sommes restés huit ans. J'étais responsable d'agence au Crédit Lyonnais et je faisais du karaté avec Isamu Uehara. J'avais un bon salaire… mais ma femme ne supportait plus les Japonais ! Et je la comprends. Les gens là-bas avaient du mal à accepter des étrangers. Nous sommes revenus en France. Ce fut dur de tout reconstruire la quarantaine passée. Les premières années furent très difficiles. Mais grâce au karaté, qui m'a donné la force et le courage de lutter, j'y suis parvenu. Sur le tapis, on apprend à ne jamais abandonner, à toujours chercher la façon de reprendre le contrôle. Et désormais, après 16 ans de carrière dans une banque japonaise, je peux totalement me consacrer au karaté.

LES FRANÇAIS…
…sont rapides et forts, et ils ont l'esprit combattant. Leur défaut ? Ils sont têtus ! Ils n'aiment pas remettre en question ce qu'ils savent. Mais j'aime leur sens du respect et de la politesse. Je les trouve collectivement plein de maturité. Ils bénéficient d'une grande éducation. Ici, Français de souche ou gens venus d'ailleurs, tout le monde a appris à sourire en croisant quelqu'un, à dire pardon ou merci. C'est une belle chose que cette culture-là. Dans l'esprit français, j'aime la fraternité. Les Français savent accueillir. J'aime l'égalité. Tout le monde accepte l'autre. Ici on ne se préoccupe pas beaucoup de savoir qui est qui. Tout le monde est respecté. Alors, forcément, j'aime aussi la liberté. Ici, on accepte ce que fait l'autre, s'il ne fait pas de bêtise. Les gens ne vous embêtent pas, on est toujours libre, toujours indépendant. C'est paisible de vivre ici.

GYO, L'ENTRAÎNEMENT
Des journalistes japonais m'ont demandé ce qu'était ma spécialité et j'ai fini par répondre que c'était l'harmonie avec le partenaire. Dans une discipline comme la nôtre on doit travailler étroitement avec l'autre. D'ailleurs on ne parle pas d'entraînement dans le budo, on dit gyo, qui veut dire strictement : « l'homme fort protège le plus faible ». On se développe en aidant au développement du partenaire, dans un esprit de collaboration. Et doucement, tranquillement, dans cette époque individualiste, on développe les techniques qui pourront aider à se défendre, à défendre ceux qu'on aime, mais aussi l'amitié vraie, la compréhension de l'autre. Le vrai trésor, ce sont les amis ! Cela permet aussi de développer le sens du combat, le sixième sens si l'on veut. Il n'y a personne pour dire hadjime, pas d'arbitre dans le combat réel. Il faut sentir l'autre et agir en sen-no-sen. Avant même que l'action n'ait lieu. Pour cela, avoir développé l'empathie avec son partenaire est une très bonne école.

SHORINJI KEMPO, LA DUALITÉ
Notre art est celui du mélange de la force et de la douceur, de la violence des techniques et de la maîtrise de soi. C'est aussi le mélange des techniques dures de frappe avec les techniques souples de projection. Il faut pouvoir adapter ses gestes à toutes les situations et ce mélange donne beaucoup de variations possibles. Quelqu'un qui ne sait que frapper n'a pas beaucoup de moyen pour se dégager. Dans la vie, la force seule ne marche jamais ! Riki Ai Funi, la Force et l'amour ensemble… Et je crois même aujourd'hui que la gentillesse, l'amour, sont ce qu'il y a de plus fort.

VALÉRA ARRÊTE LA LANCE
Il y a de très grands budokas en France. Un homme comme Christian Tissier en aïkido est impressionnant. Dominique Valéra a fait un parcours remarquable. Il y a des années, il était fort, novateur sur beaucoup de plans. Par exemple, il a contribué à faire revenir le karaté vers des positions plus naturelles. Maintenant qu'il a vieilli, c'est différent. Il est modeste et même dans l'étiquette, il a une attitude juste. Il a compris de l'intérieur sans avoir spécialement étudié ça. Le kokoro, ça existe ! J'aime aussi la spontanéité et la gentillesse d'un Francis Didier… Une fois, j'ai vu Valéra dans une discussion de cadres, alors que le ton montait légèrement à cause du stress, dire d'un air calme et gentil à un organisateur énervé : « C'est le bon moment pour aller fumer ta cigarette tu ne crois pas ? ». Ce qui a tout maîtrisé. Le budo, c'est exactement ça. L'art de stopper la lance. Ce n'est pas spectaculaire quand c'est parfaitement juste.

LE UECHI-RYU
Enseigner ici, c'est surtout gérer le peu d'heures de pratique. Le temps doit être utilisé rationnellement. Il faut aussi intégrer les éléments qui n'étaient pas dans le style et qui sont nécessaires au passage de grade. J'ai adopté ça, mais à la façon du uechi-ryu. C'est-à-dire une posture naturelle plus haute qu'en shotokan et en shito-ryu, fort dans l'abdomen, les hanches et les cuisses, souvent mains ouvertes pour des blocages circulaires. L'esprit ? Le même que dans tous les styles ! Ne jamais reculer mentalement, le cœur gentil, paisible, respectueux et courtois. Le karaté, les budo sont tous pareils je crois !

INTOXIQUÉ
J'ai 69 ans, je fais du karaté, je marche beaucoup dans Paris. Je vieillis bien. Est-ce qu'on peut être fier de ça ? Mes enfants ont un bon travail et je suis deux fois grand-père. J'aime enseigner parce que d'abord cela me permet de m'entraîner, et parce que je voulais vraiment transmettre ce que j'ai appris. Je voulais installer le uechi-ryu en France. L'école est forte, je fais des stages dans toute l'Europe, j'ai des élèves engagés, des gens de valeur qui ont un bon travail et qui viennent enseigner le soir. La succession est presque faite et grâce à la FFKDA nous avons des stages nationaux, un championnat de France… Je suis content. C'était mon rôle, je l'ai achevé. Un jour, dans quatre, cinq ans, je me retirerai. Je ferai peut-être des voyages, j'irai plus souvent dans les musées, car j'aime les peintres européens. Et je ne ferai plus de karaté pour moi, jusqu'au bout. C'est comme ça pour tous les professeurs. Nous sommes intoxiqués par le karaté, il est notre vie. Dans le bonheur comme dans l'affliction, il est ce qui soutient. Ne te désole pas, ne te relâche pas. Réjouis-toi toujours de l'entraînement avec l'enthousiasme de celui qui découvre.
Je vais aussi continuer à cultiver des choux et des tomates dans la maison de mon fils. C'était une des choses qui ont permis mon retour ici. « En France, je peux faire le jardinier, il y a assez de place pour ça ». Cultiver des légumes, cela me rappelle le temps où j'accompagnais mon père aux champs, à Okinawa..RECUEILLI PAR E.CHARLOT / PHOTOS : D. BOULANGER

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