Serge Chouraqui

« La maîtrise ? Le mélange de l’expertise et de l’expérience »

Flamboyant et doux, fort d’une autorité qui tient autant de son expertise que de la sympathie qu’il inspire, Serge Chouraqui a le don d’exception d’être reconnu sans intimider, d’être aimé tout en étant respecté. Solaire et souriant, cet « alchimiste » a traversé les décennies sans se lasser de former et de transmettre. Un homme essentiel du karaté français.

Savoir se battre
Nous étions une famille rapatriée d’Algérie, à Paris dans le XIe. J’avais 16 ans et je passais un bac comptabilité. Un de mes copains était ceinture marron et mon père était ami avec celui d’Alain Setrouk qui venait d’être champion de France à Cannes et qui enseignait le karaté dans une petite cave du XVIIIe. J’ai commencé comme ça, avec mon frère jumeau Pierre, qui est devenu champion d’Ile-de-France avant moi et mon autre frère Jean-Paul. Il fallait se reconstruire. Le karaté de l’époque avait cette aura d’invincibilité, c’était la discipline dans l’air du temps. En même temps, on ne pensait pas « self-défense ». On s’entraînait, on combattait et tout ça était le karaté. Il faut dire que les compétitions étaient très « martiales » ! Aujourd’hui, c’est différent. Avec cette ambiance d’insécurité, on veut apprendre à se défendre. Mais à l’époque ce n’était pas la mentalité. On voulait savoir se battre !

Mon père, mon seul maître
Mon père disait : « Ne jamais être soumis, ne jamais subir ». Alors, quand je pensais que j’avais raison, je ne voulais pas lâcher devant plus gros que moi. Nous nous bagarrions un peu, mais c’était les confrontations sympathiques de cette époque, ça restait mesuré. Une part de la confiance que l’on peut retirer d’une telle pratique vient de ce sentiment d’être capable de défendre son point de vue jusqu’au bout avec un réel avantage sur les autres. Mais la responsabilité vient avec… Mon père nous enseignait par l’exemple les valeurs essentielles, l’amitié, la grandeur d’âme, le respect, mais aussi la valeur du travail. C’était le labeur qui assurait la réussite. Mais il pensait aussi qu’il fallait s’accomplir. Il disait : « Va au bout de ce que tu entreprends », mais aussi « Sois heureux dans ce que tu fais ». Mon père a été mon seul maître. Je ne m’en suis jamais reconnu d’autres.

Ceinture marron et professeur
Nous avons continué à nous entraîner ensemble avec les Dumoulin, Mazri et mon frère Pierre, jusque dans les années 70. On a remporté la coupe de France par équipes en 70 et 72 et j’ai commencé à être sélectionné en équipe de France où j’ai fait des allers-retours de 1969 à 1978. J’ai fait une carrière sportive modeste, que j’ai sans doute en partie sacrifiée à ma véritable passion, l’enseignement. En 1967, alors que j’étais ceinture marron, j’avais déjà commencé dans le foyer éducatif de mon lycée. Rapidement, je me suis retrouvé devant 200 personnes. J’ai compris que j’étais fait pour ça. J’ai commencé à donner des cours à divers endroits, je venais une heure pour quatre personnes parfois. Jusqu’à mon installation dans ma cave de la rue Daguerre, à côté de Denfert-Rochereau, en 1976, en remplacement de Maître Kase. Un endroit que ni moi ni mes élèves n’avons jamais voulu quitter, bien qu’on m’ait proposé des grandes salles par la suite. Faire autre chose de ma vie que d’enseigner le karaté ? Ça ne m’est pas venu à l’idée.

Une richesse cachée
C’est par l’enseignement que j’ai voulu montrer qui j’étais. Le karaté était une discipline simple, la variété technique peu élevée. Je me suis intéressé au kata, au bunkaï. Cela m’a permis de comprendre rapidement qu’il y avait quelque chose là dessous, que le karaté était beaucoup plus riche que ce que l’on en connaissait. J’ai fait beaucoup d’erreurs dans mon propre apprentissage, j’ai voulu être un raccourci pour les autres.

Un homme sérieux
La pédagogie, c’est de la communication. Il faut moduler, s’adapter. Il y a le fond, et la forme qui fait 50% de la qualité du message. Savoir s’adresser aux gens, c’est un peu inné, je crois. Quand tu enseignes, tu connais les défauts, les limites et en même temps les richesses de chacun. Tu deviens un peu le frère, le père de gens de tous les horizons, de tous les milieux sociaux. J’ai énormément appris d’eux. La pratique du karaté recadre les individus, mais il recadre aussi le professeur. Bien sûr, il faut savoir démontrer et faire passer l’efficacité, mais derrière la démonstration, il doit surtout y avoir un homme sérieux. La responsabilité du professeur, c’est de se construire soimême. Parce que, finalement, le geste a moins d’importance qu’un message général transmis par l’exemple.

L’appel du Japon
Le Japon, j’y suis allé en 1973, à la JKA avec les Didier, Paschy, Halifax. Je suis retourné à Fukuoka plus tard comme entraîneur, mais je n’en ai pas fait une obligation. On avait déjà d’excellents experts en France. C’est la culture qui m’a intéressé. En fait, j’y retrouvais la mienne, mais avec des valeurs exacerbées, avec ce sens de la hiérarchie qui clarifie les choses. Au fond, découvrir la culture japonaise n’a fait que confirmer ce que me disait mon père ! Aujourd’hui, on me propose d’aller à Okinawa, dans le berceau d’origine. Je n’ai jamais cherché de ce côté-là, mais le besoin commence à naître.

Le karaté une science
Le karaté ? Ce n’est que de la joie. La pratique apporte équilibre, partage et échange. C’est aussi une façon de réfléchir à deux, contre l’autre et avec lui. Tu as besoin d’un partenaire, d’intelligence. Le karaté a une fonction magnifique : il te permet d’aller au delà de tes limites. Bien sûr, il garde ses fondamentaux. Mais sur les fondations, on met aussi des étages. Il y a oi-tsuki fondamental, et soixante-quinze façons de le pratiquer. Il faut évoluer par le karaté, mais aussi le faire vivre. On transmet un patrimoine, mais il est vivant. Rien n’est figé ! Il n’y a pas de fin, de limite. Le karaté de 1950 n’est pas celui de Funakoshi, qui était déjà une modernisation, il n’est pas celui de 1990. Et celui de 2022 ? La société nous emmène dans une direction, il y a des découvertes dans plein de domaines. Si tu restes immobile, tu recules. Le karaté change et nous aussi. Et puis, plus les élèves murissent et plus il faut leur fournir une nourriture élaborée. Les valeurs ? Ça se transmet, ça se prolonge. Mais elles, elles ne changent pas.

En pièces
J’aime vivre, m’amuser et rire. Je suis fan des Harley- Davidson. J’aime ce qui est beau, j’aime être élégant et, j’espère, dans le sens noble du terme ! C’est la culture familiale qui veut ça. En revenant d’Algérie, nous ne voulions pas passer pour des victimes. Mon père disait qu’il fallait être impeccable. Présentable pour être présenté. C’est pour ça que je n’aime pas trop parler de maladie, je ne voudrais surtout pas qu’on vienne me plaindre ! En même temps, je raconte cette histoire parce qu’elle est belle. En 2009 j’ai été frappé par un virus qui m’a envoyé cinq semaines à l’hôpital où j’ai frôlé le pire. Je n’oublierai jamais la qualité du soutien que j’ai eu de ma famille, mais aussi de mes élèves et du monde du karaté. J’ai failli mourir, j’ai perdu la mémoire de ces jours, mais j’ai gardé la sensation d’un élan de sympathie qui me fait encore chaud au coeur. À la sortie, j’étais en pièces. Marc Pyrée et Patrick Jeandillou étaient là, ils m’ont interdit de reprendre mes cours et ils ont tout assuré avec d’autres. Moi qui suis un angoissé, cette expérience m’a apaisé. Je suis comblé par le cadeau de paix qu’on m’a fait. J’essaye de relativiser, de vivre au mieux l’instant présent.

Le secret
J’ai formé quatre champions du monde. Marc Pyrée, Gilles Cherdieu, David Felix, Sophie Berger. Et trois 7e dan. Des champions, on en a toujours eu au club en kata comme en combat. Si j’ai préféré la réussite de mes élèves à ma propre carrière, c’est sans doute parce qu’ils ont réussi rapidement, ce qui a été très gratifiant. Les premiers de mes élèves « connus » ont été les frères Serfati, Serge, Daniel et Jacques à la fin des années 70, alors que j’étais encore combattant. Je m’entraînais avec eux, une habitude que j’ai toujours gardée, jusqu’à récemment. S’il y a un secret, ce serait de faciliter le travail de transmission des anciens vers les nouveaux. On a toujours favorisé le partage et l’échange entre tous. On a créé une logique de filiation qui met les jeunes au coeur des groupes d’anciens. Les équipes sont constamment renouvelées avec progressivité. Enfin, c’est sûr, c’est aussi une question de présence de ma part ! Quand tu es toujours là, c’est plus facile pour faire travailler. Je suis aussi celui qui prend les décisions, comme je le faisais comme entraîneur de l’équipe de France. Cela favorise la clarté. Sans doute suis-je même parfois un peu intransigeant, mais c’est bien perçu je crois. Parce qu’en même temps, il est essentiel de laisser monter et s’exprimer les hommes autour de vous. Au club, il y a Fabrice Bouchet, qui est 6e dan, Youssef Hamour et bien d’autres…

La maîtrise
Un patriarche ? À 62 ans, tu rigoles non ? Je suis professeur de karaté. Je ne me substitue à personne dans la vie de mes élèves. Même si c’est vrai que, logiquement, la dimension relationnelle devient extrêmement forte. Ma fonction c’est peut-être d’aider à l’interrogation. Dans le karaté, il y a des réponses. Pour moi, ça été un chemin de vie en ligne droite et jusqu’à devenir ma canne, mon moyen de rééducation ces dernières années. Compétiteur, j’étais dans l’enfance. Je suis devenu adulte en devenant entraîneur, celui qui donne la technicité. Et maintenant… Je ne sais pas. Un guide ? C’est trop fort, mais c’est vrai qu’à force, on devient un peu autre chose qu’un technicien. La maîtrise, je dirais que c’est le mélange de l’expertise avec l’expérience.

Le kata
C’est un moule. Il a ses bases immuables. Le kata de Milon n’est pas celui de Funakoshi, mais il n’est pas pour autant dénaturé. Cette codification universelle, de Paris jusqu’à la Colombie, c’est une façon de se reconnaître. C’est beau non ? Le point essentiel en kata : ne pas séparer l’esprit de la technique. Il faut bannir « l’esthétisant ». On doit être beau et fort en même temps. L’esprit doit s’exprimer en parallèle au geste dans la pratique… Mais bien sûr, pour y parvenir, on doit s’appuyer sur la technique elle même. Elle doit être irréprochable. Le kata pas efficace ? C’est tout l’inverse. Le kata doit être l’efficacité toujours, tout le temps. Il n’y a pas un moment qui ne soit pas « efficace » dans le kata. C’est à ces conditions que l’on y trouve la quête exigeante de dépassement de soi et de rigueur, le sens de la perfection. Et quand le geste et l’esprit sont en harmonie, alors le kata vous fait toucher à quelque chose d’insurpassable.

Mes fiertés
Mon 9e dan remis par mes pairs, les Valéra, Lavorato, Mochizuki, Bilicki, Belrhiti, Pivert et Francis Didier qui est à l’origine de cet honneur. Mais il n’est que la conséquence des choses vraiment importantes : accompagner depuis tout ce temps des jeunes en compétition et les former à être performant et amener tous les autres à leur meilleur niveau, les faire progresser. Avoir encore autour de moi des élèves qui ont travaillé 40 ans ! Maintenant, j’ai même leurs petits-enfants. Ils m’aiment et je les aime. Qui n’aime pas être aimé ? Moi, j’aime ça. Je suis fier de les avoir vu réussir leur vie, faire de grandes choses, et que nous puissions toujours nous réunir entre nous, avec le karaté comme prétexte, c’est un magnifique miracle. Enfin, parmi mes satisfactions, il y a Chantal Jouanno. Un beau modèle de réussite, de travail, de simplicité et de longues heures passées au dojo du SIK.

Payer le prix
La disponibilité constante, c’est le secret, mais il a un prix. Ma femme a accepté ce sacrifice, Jonathan et Stéphanie n’ont pas beaucoup été élevés par leur père. Je n’étais pas là le soir, absent le week-end. Ils ne m’en veulent pas, ce dont je les remercie, même si je sais que notre relation a forcément été marquée par mes choix. J’ai davantage vu mes élèves que ma propre famille ! Alors aujourd’hui, j’essaye de profiter un peu mieux de mes petits-enfants, de susciter les moments où l’on peut se retrouver. Baisser de pied ? Il n’en est pas question. Je continuerai à faire du karaté, à m’entraîner, à découvrir et à donner. On progresse toujours et j’ai encore du chemin. recueilli par emmanuel charlot / Photos : Denis Boulanger